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Les Londoniens commémorent le cinquième anniversaire des London Bombings, les attentats dans le métro et sur un bus qui ont fait 52 victimes et environ 700 blessés le 7 juillet 2005. Aujourd'hui le risque d'attentat est toujours très important, les services de renseignements disent même qu'une seconde attaque est 'très probable'. Seuls changements depuis 2005: un mémorial de 52 colonnes de métal, dédié aux victimes, a été érigé dans l'est de Hyde Park; le nombre de caméras de surveillance dans le métro londonien est passé de 8,500 à 12,000; et une comédie se moquant de quatre terroristes britanniques d'origine indienne, Four Lions, est sortie au cinéma.

C'était mon premier été à Londres, je venais de terminer mes études de journalisme. Voici deux de mes articles sur les attentats, publiés dans la Tribune de Genève:

FATALISTE, LE PEUPLE DE LONDRES EST RENTRÉ À PIED (8 juillet 2005)

Cela devait arriver. Hier, dans les rues de Londres, c’est le caractère inévitable de la situation qui primait dans les esprits. Les Londoniens ne sont pas fatalistes, mais réalistes. Après des années à craindre les bombes de l’IRA, ils se sont fait à l’idée : Londres est une cible de choix pour les terroristes de tout pays, et contrôler les milliers de bus et de métros qui circulent chaque jours à travers la ville est une tâche impossible.

Vers midi pourtant, dans les rues commerçantes à quelques minutes de marche à peine de la gare de King’s Cross, où une bombe a tué au moins 21 passagers, tout était comme d’habitude. Tous les magasins étaient ouverts, les restaurants et pubs bondés, et les agences immobilières recevaient même des clients. Seul signe des attentats: l’entrée de la station de métro était fermée, et pas un seul des fameux bus rouges à deux étages, symboles de la ville, ne circulait.

Mais plus près des scènes des attentats, une atmosphère irréelle régnait dans les rues. Le silence d’abord était surprenant. A part quelques véhicules de secours, pas une voiture en vue, et presque aucun trafic sur les plus grands arcs de circulation qui ceinturent la ville. Et partout, des milliers de gens sur les trottoirs en train de marcher calmement, encadrés par d’innombrables policiers en vestes jaunes fluorescentes, chargés d’aider les gens à trouver leur chemin entre les rues barrées.

Mis à part les témoins des attentats, encore sous le choc, les citadins ne paraissaient pas si surpris, et surtout très peu paniqués par la situation. En quatre heures de marche au centre de la ville, pas une scène d’affolement. Le plus grand problème pour des milliers de citadins était de savoir comment rentrer chez eux. Faisant preuve de solidarité, les taxis prenaient plusieurs passagers en même temps, mais beaucoup restaient coincés au centre-ville. « J’ai été à King’s Cross, j’ai essayé la gare Victoria, mais tout est fermé, aucun train ne circule» explique cette passante qui habite en banlieue. « Je ne sais plus comment rentrer à la maison.» 

Aux alentours de King’s Cross, une des plus grandes gares et station de métros du nord de Londres, de nombreux touristes et voyageurs se retrouvaient perdus, tirant leurs bagages sous la pluie. « Je suis vraiment sous le choc. C’est la première fois que je viens en Angleterre, et je viens d’arriver de l’aéroport. Je ne sais pas comment retrouver mes amis maintenant,» dis Ladislav Tvaruzek, étudiant à Prague. « Mais tout le monde m’aide, et les policiers distribuent des cartes de la ville.» Comme lui, de nombreux touristes se sont retrouvé coincés près de la station de métro Russell Square, qui se situe juste à côté du British Museum. Le musée et toutes les autres attractions touristiques fermées, les touristes n’avaient pas d’autre choix que de marcher vers leur hôtel.

Tous les usagers quotidiens du tube, le métro londonien, pensent de temps à autre au scénario catastrophe, surtout lorsqu’une rame est en panne ou une station évacuée - ce qui arrive régulièrement d’ailleurs. Mais ces jours-ci, les citadins étaient plus occupés à fêter leur futurs Jeux Olympiques et assister à Live 8, le concert de charité géant organisé pour le G8. James, un consultant financier croisé en fin d’après-midi, s’étonne d’ailleurs qu’aucun incident n’ait eu lieu samedi dernier, alors que des centaines de millier de personnes étaient rassemblées à Hyde Park. « Pourquoi ont-ils attendus jusqu’à aujourd’hui ? Pourquoi pas hier soir, alors qu’il y avait foule à Trafalgar Square pour fêter la victoire de Londres pour les JO ?» se demande-t-il.

Ljiliana Mitevska, une jeune Macédonienne faisant un stage à la City, raconte : « J’étais en retard, j’arrivais juste au métro lorsque j’ai appris qu’il y avait eu des explosions. J’ai décidé de rentrer chez moi et en arrivant à la maison, je me suis rendue compte que l’un des métros avait explosé juste avant Moorgate, la station où je descends d’habitude.» Comme la majorité des sept millions d’habitants, elle à l’impression d’y avoir échappé belle.

LES LONDONIENS REFUSENT DE SE LAISSER INTIMIDER (9 juillet 2005)

«Franchement, la meilleure chose à faire, c’est d’aller au pub attendre que tout rentre dans l’ordre.» Voilà ce que disait jeudi matin une policière à des passants désorientés, symbolisant l’attitude générale ces derniers jours. Flegme britannique, pragmatisme ou indifférence ? Les Londoniens ont repris bus, métro et train-train quotidien sans trop de problème, moins de 24 heures après les attentats, et en dépit de nombreuses interruptions sur le réseau de transport.

Sur les trains de banlieue desservant le centre-ville vendredi matin à l’heure de pointe, il y avait déjà environ 60% du nombre de passagers habituel. Même si la vie ordinaire reprend son cours, les usagers des transports publics n’oublient pas les évènements et restent anxieux. Jonathan Said, économiste à la City, explique: « On savait bien que cela allait arriver tôt ou tard. J’utiliserais encore le métro, mais toujours avec ce qui c’est passé jeudi en tête. »

« Même avant ces évènements, je ressentais des moments de nervosité en prenant le métro, particulièrement lorsque les trains s’arrêtaient au milieu des tunnels » dis  Madeleine Courtney, étudiante en droit. « Je n’irais pas jusqu’à dire que je vais éviter de prendre les transports publics mais je crois que je vais, comme beaucoup de personnes, être beaucoup plus vigilante. C’est comme si c’était un cauchemar que tout le monde savait allait un jour devenir réalité. »

Quand à Max Bölhoff, qui travaille à Westminster, il estime que « comme tout le monde fait attention à présent, voyager devrait être encore plus sur que jamais.» « Comme j’habite au sud de la ville ou il n’y pas de cibles intéressante pour les terroristes, ça ne me dérange pas d’utiliser les transports publiques,» explique-t-il. Comme beaucoup d’autres salariés, il est pourtant resté à la maison vendredi, suivant les consignes de son employeur.

Contrairement aux bravades islamistes publiées sur un site internet proche d’Al-Qaeda, Londres ne semble pas du tout « ravagée par la peur, la terreur et la panique.» Les habitants semblent suivre le ton donné par Ken Livingstone, le très populaire maire de Londres : «Peu importe ce que vous faites, ou combien vous tuez, vous échouerez.»

Partout, on affirme que les Britanniques ne seront pas intimidés. C’est l’esprit du Blitz qui revient, dit-on, en prenant exemple sur la résistance des Londoniens aux bombes allemandes qui tuèrent 20 000 habitants et laissèrent la capitale en ruine. Dans les journaux populaires, les titres se suivent et se ressemblent. « Opération Résistance » écrit le Sun, alors que le Daily Mirror rajoute le slogan “Nous résisterons” juste en dessous de leur logo habituel, avec en une : « Ensanglantés mais invaincus ». Quant au Daily Express, il titre : « Les poseurs de bombes ne détruiront jamais l’esprit puissant de cette ville.»

La capitale semble trop grande, trop étendue et trop importante pour se laisser intimider. Comme l’écrit Peter Ackroyd, historien et auteur de La Biographie de Londres : « Durant tous ses crises, émeutes et incendies, Londres est restée étonnement calme ; elle a basculé, s’est inclinée, avant de se remettre d’aplomb.» Selon lui, l’une des raisons de cette force est l’importance à Londres du commerce et des affaires : c’est le business qui l’emporte.

Même l’humour britannique fait de la résistance. Le Daily Mirror s’interroge: “Comment faire face à notre propre 11 Septembre? Ne paniquez pas, n’arrêtez pas de voyager, ne vous tournez pas vers l’extrême droite, ne voyez pas de l’anthrax au là où il n’y a que du talc, et ne perdez pas votre dignité à cause de ce ramassis de vulgaires assassins.”

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Les images de ce message sont tirées du site We're Not Afraid, un site montrant des photos envoyés par des Londoniens ou leurs amis. C'était une des premières réactions populaires après les attentats, les gens voulant prendre parole pour dire aux terroristes qu'ils ne gagneraient pas, et qu'il n'étaient pas près de se laisser 'terroriser'.