Subb-an
Photo: Subb-an

Je ne vous le cache pas, je suis très déçue par mon pays d'adoption. Pas par ma ville, où il y a le plus grand nombre d'immigrés européens, et où ils sont toujours les bienvenus (dixit le maire, et des résulats à 60% pour le EU). Mais surtout par sa classe politique, qui a abandonné tout moralité et bon sens dans l'affaire du Brexit.

Je suis aussi triste pour mes amis britanniques qui n'ont pas voulu ce résultat, et qui se retrouvent coincés dans un pays avec 17 millions de gens qui souhaitent se replier sur eux-mêmes. Car il ne faut pas l'oublier, il y a quand même la moitié des électeurs qui souhaitent rester dans l'Union Européenne.

Voici un résumé de la situation:

La question
Jeudi dernier les Britanniques ont voté dans un référendum national pour décider si leur pays doit rester ou sortir de l'Union Européenne: "Should the United Kingdom remain a member of the European Union or leave the European Union?", telle est la question. Seulement, beaucoup d'électeurs ont traduit cette question en, entre autre, "Détestez-vous le gouvernement?" ou "Y-a-t-il trop d'étrangers au UK" ?

Pourquoi un tel référendum?
Le sujet n'était pas du tout une priorité pour les citoyens britanniques. Mais David Cameron, pour s'assurer du soutien d'une minorité de membres de son parti, ainsi que du parti nationaliste UKIP, et devenir ainsi Premier ministre du Royaume-Uni, leur a promis un référendum.

Un climat tendu
Cameron pensait que cela n'aurait pas de conséquences importantes et que personne ne voterait pour le Brexit, mais il s'avère qu'il en est tout autrement... (Il aurait dû se méfier, c'est un sujet dangereux pour les Conservateurs: la chute de Mme Thatcher en 1990 a été causée en partie par ses positions anti-Européennes, et celle de John Major en 1997 par son incapacité à gérer les négociations sur le Traité de Maastricht)

Les crises financières (Grèce etc.), les vagues d'immigration et de réfugiés, les attaques terroristes favorisent le repli sur soi et rendent le côté insulaire du UK plus rassurant. Sans compter l'influence de Murdoch et des grands patrons de la presse, farouchement anti-Europe depuis la nuit des temps.

Sur le ring
Deux camps que tout sépare, de l'âge aux revenus (vous pouvez entendre leurs points de vues dans ce documentaire d'Arte, Goodbye Britain):

Vote Leave
• Le camp des vieux: 63% des plus de 60 ans veulent quitter l'UE.
• Supporters: Boris Johnson, l'ancien maire de Londres qui veut être calife à la place du calife; Michael Gove, ancien ministre de l'éducation détesté par tous; Ian Duncan Smith, le conservateur connu pour ses coupes des budgets d'aide aux handicapés; l'entrepreneur James Dyson, jaloux des aides pour les aspirateurs allemands; Nigel Farage, leader du UKIP; les hooligans britanniques à Marseille (qui chantaient “Fuck off Europe, we’re all voting out"); Donald Trump; le BNP (un peu comme le Front National local);
• Arguments: l'UE c'est de l'argent gâché, il faut reprendre le contrôle de nos lois et laisser bosser nos MPs qui sont si travailleurs et si honnêtes, et foutre dehors tous les étrangers qui volent notre fric et nos boulots.

Vote Remain
• Le camp des jeunes: 73% des 18-29 veulent rester dans l'UE.
• Supporters: en gros, tout le reste du monde, des leaders de tous les partis politiques du UK (sauf UKIP et BNP) aux PDGs de la grande majorité des grandes compagnies du pays; du Président des États-Unis aux pontes de la finance (IMF, World Bank, Bank of England), du secrétaire des Nations-Unies au scientifique Stephen Hawkins; les syndicats des fermiers, ouvriers et étudiants...
• Arguments: faire partie l'UE est un atout financier; nous avons une culture et une histoire commune; il vaut mieux en faire partie pour avoir de l'influence; cela permet de contrôler les MPs et les forcer à passer des lois pour l'environnement et les droits des travailleurs; et puis on veut aller en vacances/à la retraite sur la Costa del Sol sans visa.

Should I stay or should I go?
Après une campagne ultra-négative surnommée Project Fear (attention, votez leave et vos maisons ne vaudront plus rien; il y aura une 3ème guerre mondiale; mais votez Remain vous serrez envahi par les Turcs et vos retraites seront foutues). Les sondages ne sont pas du tout encourageants pour les europhiles... Mais, très effrayant, ce n'est pas une décision basée sur des faits: la plupart des Britanniques ne comprennent rien au sujet... et googlent pour se renseigner sur l'UE et les conséquences de leur vote... après avoir voté.

Les résultats
Londres, l'Irlande du Nord, l'Écosse et les grandes villes ont voté Remain, le reste du pays Leave (voir les résulats). Le vote Leave est le plus important dans les endroits avec le moins d'immigrants; et l'a emporté même dans des régions complètement subventionnées par les politiques de développement de l'UE. La BBC explique ce succès par ici.

Un royaume désuni
Les riches, jeunes, et les diplômés ont voté In; les vieux, les pauvres, et les sans diplômes (et donc les concurrents directs dans le marché de l'emploi des Polonais et autres Européens de l'Est venus à partir de 2004) ont voté Out. Ce qui prouve que ce référendum est bien plus qu'un débat sur l'UE – c'est une guerre des classes, une révolte contre les politiciens, et un succès pour le camp du "c'était bien mieux avant".

Surprise générale
Le UK se retrouve divisé par le vote, mais uni dans la surprise des résultats: tout le monde est gobsmacked car personne ne pensait vraiment que Brexit allait gagner, Brexiters y compris. Certains ont déjà des Bregrets.

Des vainqueurs sans programme précis
Même Boris – qui s'est fait hué en sortant de chez lui – n'avait pas l'air très victorieux: peut-être parce qu'il va devoir faire face à ses mensonges alors qu'il ne pensait pas gagner, mais juste se mettre en avant pour le role de futur leader? Voici 8 fausses promesses de la campagne Leave.

Les conséquences
Panique financière: la livre en chute libre; $2bn perdu sur les marchés; une récession qui nous pend au nez.
– Crise politique pour les Tories, car le Premier Ministre a démissionné et il lui faut un successeur au plus vite
– Crise politique pour le Labour, dont de nombreux membres se rebellent contre leur leader Jeremy Corbyn
Augmentation des crimes racistes, car une partie des supporters du Brexit se sentent légitimés dans leur haine des étrangers
– L'indépendance de l'Écosse, voire de l'Irlande du Nord est de nouveau sur les cartes
– l'impossibilité d'échapper au sourire hilare du démagogue Nigel Farage, qui déclare Independence day

Protestations
Le camp remain ne lâche pas l'affaire; certains demandent un deuxième référendum, d'autre veulent que Londres deviennent indépendante, les 2 millions d'Européens vivants au UK menacent de faire la grève...

Une lueur d'espoir
Rien ne changera tant que le parlement n'a pas passé une loi pour invoqué le fameux Article 50 du Traité de Lisbonne. Les MPs ont le droit, et même le devoir, de refuser cette loi s'ils pensent qu'elle n'est pas dans l'intérêt de leur pays. Comme l'écrit le Financial Times, anything is possible. Et cette théorie sur comment Cameron a coincé Boris Johnson est très tentante... Affaire à suivre.

Les beaux côtés de la chose
Pour nous  remonter le moral...
– on s'est débarrassé de Cameron (mais évitons de penser à qui pourra bien le remplacer...)
– on peut utiliser la carte des résultats pour savoir où ne pas vivre à Londres, et ou ne pas aller en weekend.
– le référendum a montré encore une fois à quel point Trump est débile (et combien les Brits sont créatifs en matière d'insultes et de blagues)

Conclusion
Il y a quelque chose de pourri au Royaume-Uni. Et ce n'est pas que la météo.