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L'histoire des campeurs devant la cathédrale Saint-Paul n'en finit pas. Après la démission de deux membres de l'église, opposés à leur hiérarchie, et de multiple péripéties,  l'Église et la City of London ont finalement décidés de ne pas poursuivre les campeurs en justice. Vont-ils pouvoir y rester ad infinitum, comme les amis de Brian Haw sur Parliament Square?

Un retournement de situation intéressant, puisque ça faisait presqu'une semaine qu'ils les menaçaient de les expulser (entre temps, les campeurs ont reçu un cadeau de Banksy, et la visite de célébrités comme Vivienne Westwood). La raison de ce volte-face: la bataille judiciaire durerait des mois, voir des années; et bien sûr quelle mauvaise presse pour l'Église... Église qui c'est mis du côté des manifestants, puisque l'archevêque de Canterbury, la plus haute autorité religieuse du pays, vient juste de demander la mise en place d'une Taxe Tobin, et que l'évêque de Londres dis entendre des sonnettes d'alarmes venant du monde entier, remettant en cause les liens entre finance, éthique et prospérité.'

La chose la plus intéressante à sortir de ce campement, c'est que les protestataires se sont unis derrière une cause claire,  et sont passés à l'attaque vendredi dernier en demandant une réforme de la City of London, selon eux le Vatican de la finance, un symbole de tout ce qui est pourri dans le capitalisme aujourd'hui – un coup de projecteur bienvenu à une organisation méconnue et surpuissante (lire l'article du Guardian). Certains ont déjà prévu de faire du bruit pendant le Lord Mayor's Show, le défilé annuel du maire de la City, qui sort son gros carrosse en or le 12 novembre prochain.

Alors, la City of London, qu'est ce que c'est?

 

Le plus petit quartier de Londres

La City of London est un des "arrondissements" de Londres. Il se trouve en plein coeur de la capitale (en rouge ci-dessous), puisque c'est ici que tout a commencé:

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Photo: L'Habitant

Ses frontières, basées sur celle du Londinium des Romains, n'ont pas changé depuis le Moyen-Âge. On l'appelle parfois le Square Mile, puisque le quartier fait un tout petit peu plus que 1 sq mi (2.90km2) de superficie. La City s'étend du pont de Blackfriars à la Tour de Londres, sur la rive nord de la Tamise, et comprend les stations de métro Saint Paul's, Barbican, Blackfriars, Moorgate, Mansion House, Bank, Cannon Street, Monument, Liverpoool Street, et Aldgate. Cliquez sur l'image ci-dessous pour voir ce territoire d'un peu plus près:

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Beaucoup de ses bâtiments historiques ont été détruit par les incendies et le Blitz. Mais c'est toujours un lieu chargé d'histoire, avec de nombreux monuments et lieux très intéressants: Saint Paul's, le Monument, la Bank of England, Smithfield Market, Leadenhall Market, le Guildhall (ma balade no1 le traverse dans l'axe nord-sud). Vous y trouverez aussi un excellent musée, le Museum of London, et centre culturel, le Barbican. Par contre, c'est une ville fantôme le week-end: presque personne n'y habite (moins de 10,000, la plupart dans le Barbican).

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Mais plus de 300,000 personnes y travaillent. Car la City est le plus grand centre d'affaire du monde, et ce depuis des siècles (le quartier d'affaire Canary Wharf, plus à l'Est, un concurrent apparu dans les années 1980, est tout jeune en comparaison). Elle produit plus de 2,5% du PNB du Royaume-Uni, contribue à 34% du marché des changes du monde entier, et accueille les sièges de 500 banques – beaucoup dans des gratte-ciels comme Tower 42 et le Gherkin.

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Photo: LondonSLR

Il est facile de savoir quand on rentre dans la City: il n'y plus de mur (le London Wall, dont on peut voir un bout près du Museum of London) depuis belle lurette, mais à la place un cercle de dragons aux armes du quartier, placés tout au long de ses frontières, à l'endroit où se trouvaient les sept portes de la ville. Un autre signe que l'on rentre dans la City, ce sont des chicanes sur la route, et des abris pour policiers. Ils font partie du Ring of Steel, un dispositif de sécurité créé à la suite des attentats de l'IRA au début des années 1990s.

 

Une organisation médiévale

Il n'y a pas que les frontières qui sont médiévales ici, mais tout le système de gouvernance de ce petit bout du UK. Il est sous la charge de la City of London Corporation, une organisation unique au Royaume-Uni, à laquelle appartient de nombreux bâtiments (Old Spitalfields Market) et parcs autour de la ville (comme Hampstead Heath ou Epping Forest) et même en Irlande du Nord.

À la tête de l’organisation est le Lord Mayor – un poste différent de celui Mayor de Londres, tenu en ce moment par Boris Johnson – qui règne sur une Court of Aldermen, composée de  conseillers représentant les 25 différents wards (circonscriptions) de la City, et une Court of Common Council. Il y a aussi des Sheriffs, au rôle quasi-judiciaire; la City a également sa propre police (le reste de Londres est protégé par la Metropolitan Police). La Corporation siège à Guildhall depuis le 12ème siècle:

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Pour devenir mayor, sheriff ou alderman, il faut être un freeman. Pour devenir freeman, il faut être approuvé par un alderman. Tout ces gens font partie d’une des centaines de Livery Companies, l’équivalent des anciennes guildes (communauté de métiers; corporations), de la guilde des fabricants de harnais, et de pipes à tabac, à celle des brodeurs – aujourd'hui, il y a même une guilde des informaticiens ou des management consultants (cf leurs armes ci-dessous). Tout ce beau monde se revêt de capes et de costumes bigarrés pour les nombreuses cérémonies qui ont lieu tout au long de l'année depuis des siècles et des siècles.

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On devient un freeman de père en fils sans doute (bizarrement, je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de femme à Guildhall), ou à travers un réseau professionnel, ou bien en étudiant à une des écoles très réputées de la City. Il reste de nombreuses lois archaïques liées à la City, comme celle permettant à tout freeman de faire passer son troupeau de moutons sur London Bridge sans payer de péage, et de conduire un troupeau d'oies sur la rue Cheapside. Un freeman a aussi le droit de se marier à Saint Paul. Cela vous tente? Vous apprendrez comment postulez ici.

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Le système électoral de la City est unique: à part les 9,000 personnes qui y vivent, la plupart des électeurs (32,000 environ) sont des représentants des grandes banques et compagnies qui y ont un siège (plus ces banques ou assurances ont d’employés, plus elles ont d’électeurs – choisit par les PDGs). Et lorsque les aldermen ont élu le mayor, celui-ci doit contribuer avec sa fortune personnelle aux dépenses liées à sa fonction. Le mayor cette année s’appelle Michael Bear. Il est aussi dirigeant du groupe Spitalfield Development Group – le même qui a été chargé de la reconstruction (très critiquée) du marché du même nom. Coïncidence hallucinante: ce marché appartient à la City. Le monde est petit!

Bref tout ça est un club très très très fermé de gens fortunés; une véritable capsule à remonter dans le temps, car la City est la seule ville du pays à avoir échappé aux réformes municipales de 1835. Ah oui et c'est une organisation médiévale, mais avec un compte  twitter, faut pas exagérer.

 

Un pouvoir sans pareil

Toutes ces traditions médiévales sont très sympas, mais ce que reprochent les manifestants à la City, c'est d'être à la fois unaccountable (elle ne doit pas rendre de compte à personne), et surpuissante. Depuis la conquête normande, de par son importance pour l'économie, la City a reçu toutes sortes de privilèges. En voici deux pris au hasard:
1) la City n'est pas sujette à la Freedom of Information law, qui permet à tout citoyen britannique d'accéder à toute sorte d'information sur leur gouvernement et ses diverses organisations, facilement et gratuitement.
2) Son maire a le droit de refuser l'entrée dans la City à la Reine et au Parlement.

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Plus important encore: le pouvoir politique de la City: son lobbyist, le Remenbrancer, s'assoit en face (où d'autre?) du président de la chambre des communes. Il est chargé de défendre les intérêts de la City – et donc des banques et autres compagnies qui en font partie. Et son pouvoir économique bien sûr: un pactole d'environ 3 milliard, amassé au cours de 8 siècles. Avec autant d'argent brassé dans le coin, ce n'est pas étonnant que les parcs, parterres de fleurs et espaces publiques de la City soient toujours élégants et propres sur eux, et que ses musées et salles de spectacles soient magnifiques.

C'est donc un des lobbies les plus puissants et les plus dangereux du monde. Et cela enrage de nombreux politiciens depuis très longtemps: l'ancien premier ministre Clement Attlee disait déja: La City of London, un terme pratique pour une collection d'intérêts financiers, est capable de s'imposer contre le gouvernement. Ceux qui contrôlent l'argent peuvent poursuivre des politiques, dans le pays et à l'étranger, qui sont contraires à ce qui a été décidé par le peuple'.

Ses lois secrètes ont également mis la City dans le collimateur d'Éva Joly: 'La City of London est un état dans l'état qui n'a jamais transmis le moindre bout de preuve utilisable à un magistrat étranger. Selon Nicholas Shaxon, l'auteur du livre Treasure Isands, les lois de la City et son influence énorme protègent les gros poissons et en font l'un des plus grands paradis fiscaux au monde, et la capitale du blanchiment d'argent. Le dernier post sur son blog explique très bien les enjeux.

Je termine avec deux images des slogans des manifestants devant Saint Paul: "Nous nous excusons du dérangement pendant des travaux essentiels d'amélioration globale" et "Ne doutez jamais du fait qu'un petit groupe de gens réfléchis et engagés peut changer le monde. En effet, c'est la seule chose qui l'a jamais fait changer."

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Photograph: Andrew Winning/Reuters

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Photograph: Kirsty Wigglesworth/AP

Je leur souhaite bonne chance, et en attendant j'espère que ce long message vous a intéressé (en même temps si vous lisez la dernière ligne on peut dire que oui hein!)

PS Il y a même un jeu de société City of London!